Victoires de nos apprenants

15 Mar 2019

 

La représentation que nous nous faisons d’une personne dépend en grande partie du mode de rapport instauré avec elle : plus ou moins consciemment, nous nous adressons à elle d’une certaine manière ou évitons de lui parler, nous la pensons capable ou incapable d’agir de telle ou telle façon… nous pensons même être en mesure d’imaginer ce qu’elle perçoit de son environnement et avec quel degré de sensibilité ! En résumé, nous anticipons un certain niveau de réponse de sa part, une certaine qualité de comportement, un certain potentiel, un certain état. 
 
Notre devoir de médiateur, et cela est vrai pour tout pédagogue au sens large, est de remettre perpétuellement en question l’anticipation (et les représentations qui en résultent) de ce que l’autre serait capable ou pas d’exprimer, de produire, de comprendre, de ressentir. 
 
La notion commune de résultat, répondant à celle d’attente, s’en trouve par-là profondément modifiée : d’une vision quantitative, fondée sur l’anticipation d’une performance individuelle (l’anticipation réside notamment dans l’attente d’un résultat, quel qu’il soit ; elle est explicite dans les formes non-dynamiques d’évaluation puisque celles-ci ne peuvent mesurer que ce qu’elles veulent observer1), nous passons à une vision qualitative, fondée sur le partage d’une expérience commune. C’est précisément la possibilité de ce partage qui constitue pour moi le cœur de l’apprentissage, jamais la mémorisation ou la restitution de données, prises isolément. C’est également pourquoi nous préférons parler en termes de besoins et d’objectifs plutôt que de résultats.  
 
Lorsque j’ai commencé à travailler avec A. , je n’ai pas seulement fait la connaissance d’un petit garçon de neuf ans, doux et souriant, parfois un peu inquiet, dont l’apparente tranquillité recèle aussi un tempérament volontaire et une grande vitalité. J’ai aussi fait connaissance, comme à chaque nouvelle rencontre, avec une manière d’être, une sensibilité, un rythme, une certaine façon de se confronter à l’expérience.  C’est A. qui a donné le rythme initial à nos séances : sa méticulosité et le soin apporté à chaque geste, son besoin de réitérer ses expériences positives devaient être respectés pour aller vers la nouveauté et la difficulté. Telle était la condition initiale du partage, nécessaire à l’apprentissage. Là où l’on aurait pu voir de la lenteur, il m’a semblé percevoir la nécessité pour A. de s’assurer que telle ou telle expérience était bien ancrée avant d’accepter de la complexifier ou d’en changer. 
 

1 Dans une évaluation, la production d’un résultat présuppose, de la part de celui qui évalue, la représentation des moyens à mettre en œuvre pour y parvenir. En cela, il s’agit bien d’une forme d’anticipation, même si cette dernière est codifiée.
Chaque semaine, nous ouvrons la petite valise contenant notre carillon et répétons un rituel. Mais ce rituel-là est évolutif : si certaines phases sont répétées systématiquement (ouvrir la valise à l’aide de ses deux pouces ; disposer soigneusement les lames du carillon les unes à côté des autres pour reformer la gamme de Do ; se saisir d’une des deux baguettes et me confier l’autre – signe de partage ; jouer chaque lame et tourner son visage vers moi dans l’attente que je chante la note correspondante ; refaire la même chose en inversant les rôles etc.), A. n’a jamais manqué de leur apporter une variation, aussi minime fût-elle. 
 
Aujourd’hui, après plusieurs semaines d’apprentissage, la tâche s’est infiniment complexifiée : elle implique, entre autres, une solide représentation de l’espace, une pensée algorithmique, de la comparaison, du chant (la projection virtuelle d’une hauteur et d’une durée sonores), de la confiance en soi et du plaisir. Lors de notre dernière séance, A. m’a fait une proposition spontanée en frappant certaines lames avec force et d’autre avec une grande douceur : il venait de découvrir la nuance d’intensité ! La même nuance qui nous est si utile pour doser la force d’un geste ou le ton de notre voix… 
 
Je salue ici la constance de A, la ténacité avec laquelle, à chaque séance, il remet l’ouvrage sur le métier et tisse patiemment la trame de son expérience. Bravo à lui !
 

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